A. est un homme solitaire. Ca se voit. Son regard, son attitude, tout le montrait mais comme à mon habitude, je n'ai pas sû voir. Ou peut être que si. Peut être que j'ai vu mais je n'ai pas voulu. Assez de moi.
A. fait des miracles avec ses mains. Ses mains froides dessinent ou plutôt courent sur le papier, tracent en quelques secondes ce que nos yeux mettent parfois plus d'une vie à graver. Talentueux dans son art, la quarantaine, célibataire, il vit chez sa mère et ère dans la vie entre vieux démons, rêves d'ailleurs et un quotidien qui le ronge. Il a prit perpèt. Enfin ça y ressemble, cela fait 5 ans qu'il travaille dans un centre d'appels, un fameux « call center ». Il pourrait faire des bandes dessinées, illustrer des revues, faire des caricatures d'hommes politique dans un journal célèbre, restaurer les murs en céramique d'un édifice, mais non. Il appelle. Et pendant qu'il appelle, il appelle aussi au secours sur ses petits papiers, sur ses serviettes en papier.
Il a un regard qui tue, les célèbres yeux revolver. La première fois que je l'ai vu, assis sur les marches dans le couloir, la tête entre les mains, l'air sérieux presque renfrogné, j'ai senti son regard me détailler et j'ai pensé que je le trouvais désagréable. Eh bien, j'aurai dû y penser à deux fois. Jour après jour, nous nous sommes liés d'amitié. Nous nous cherchions pendant les pauses, sans oser nous l'avouer. Presque malgré nous, nous terminions toujours par nous retrouver l'un à coté de l'autre, dans le couloir, sur une marche, à la cafétéria; et même pour 10 minutes, nous savourions chaque instant avant de retourner à nos postes à regrets, entre deux idées, deux phrases inachevées et nos regards en suspend. Il dessinait pour moi: un puis deux puis trois dessins...une petite fille, un loup, un père Noël, un paysage. Je lui disais « merci beaucoup » bien poliment en rougissant à chaque fois. Tout prétexte était bon pour nous regarder, nous sourire ou nous parler. Nos yeux, nos bouches et même nos peaux se cherchaient. Je ne voyais que lui quand j'arrivais le matin. Il n'avait d'yeux que pour moi.
Et puis finalement nous sommes convenus innocemment d'une sortie, après les vacances de fin d'année, quand je reviendrais. J'avais bien vu la petite ombre sur son visage lorsque j'ai mentionné que je partais. Mais je suis revenue. Je suis revenue. Et quelle importance, tout compte fait? Le résultat est le même, j'aurai pu ne pas revenir, ne jamais partir, ne jamais lui parler ou chiffonner ses dessins.
Une sortie, puis deux puis trois. C'était magique, il me faisait découvrir ses coins. J'étais de nouveau sans travail, lui bossait toute la semaine. Nous nous retrouvions les samedis ou dimanches au bord de la mer. Il venait me chercher au bus et m'enmenait par les chemins. Nous riions à en pleurer, j'étais plus maladroite que jamais, je m'enfonçais dans les marres de boue, je me faisais manger par les vagues gelées, il riait. Il scrutait mon visage et je ne faisais que ça, crever d'envie qu'il m'embrasse. Il corrigeait mon portugais, je corrigeais son français, nous nous corrigions mutuellement en anglais. Il me faisait rire en espagnol.
Et puis un jour, entre la boue et l'eau salée, après quelques tentatives vaines car j'avais pris la fuite plusieurs fois, il m'a fait asseoir sur un banc au bord de la route, a pris mon visage entre ses mains froides et m'a embrassée. Je tremble presque quand j'y repense. Pas autant qu'à ce moment-là où j'ai bien dû me transformer en une petite poupée toute rose d'émotion.
Il me disait que je lui faisais du bien, qu'il m'adorait, on s'envoyait un petit message tous les jours. Il m'écrivait des poèmes, me parlait de ses amours, vantait ses prouesses passées de jeune homme. Mais il n'avait pas besoin de me convaincre, je devinais bien qu'il en avait dû briser, des coeurs. J'avais un peu peur parfois. Trop d'hommes se vantent de leurs conquêtes, c'est énervant, c'est inutile et ça ne présage rien de bon. Je restais patiente, silencieuse, souriante, j'attendais que ça lui passe. Qu'il comprenne qu'il m'avait pour lui, que je n'avais pas besoin de preuves. J'attribuais ça à son insécurité à cause de son âge. Il était complexé, il le cachait mal. Il répétait qu'il était vieux, comment pouvais-je aimer être avec un vieux comme lui? Ça m'agaçait mais je ne lui en voulais pas.
Pourquoi vivre tant de bons moments si c'est pour les balayer du jour au lendemain? Je ne comprendrai jamais l'absurdité de l'amour qui meurt, sans prévenir, sans guérir. Ça ne guérit pas. Et maintenant, A. n'est plus qui il était. Maintenant l'image que j'avais de lui est abîmée et j'aurai voulu la conserver intacte. Comment croire qu'il n'a pas juste joué avec moi? « Tu me fais du bien »...et à moi? Qu'est-ce que tu me fais en retour? Du mal? Ses démons l'ont tourmenté, il voulait être seul et maintenant notre relation est pourrie, incertaine, vague, nauséabonde...je lui souris, je le déteste, il me regarde et je l'exaspère. On ne se trouve plus. On s'est perdus. Je voudrais revenir en arrière, rembobiner. Je le vois tous les jours et je l'évite. Je ne sais même plus si l'éviter vraiment ou le serrer dans mes bras. Il m'envoie des mots ambigus, il ne sait pas lui-même, ou peut être est-ce très clair mais je ne vois que ce que je veux y voir. Comment les choses pourraient-elles seulement s'arranger? Dois-je feindre de ne pas être touchée? De ne rien sentir?...
Retourne à tes crayons de pacotille, tes dessins de papier, tes appels au secours, tes rires aux larmes et tes bouches-dégoût. J'ai décidé de me taire, petit poète aux mains glacées. Je ne veux pas que mon coeur parle parce qu'il est têtu et j'ai déjà, maintes fois, vu où il me menait. Je n'irai plus.
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